« Rendre la chance que j'ai eu dans la vie » : quand la foi se transforme en actes
La maison Saint-Vincent-de-Paul à Lannion accueille des personnes vulnérables dans des hébergements d’urgence. Derrière ces murs blancs se cachent des bénévoles qui s’engagent auprès d’elles, par convictions humanistes et religieuses. Portrait de Jean-Pierre Brun, bénévole.
Attablé à la table de la cuisine de la maison Saint-Vincent-de-Paul, Jean-Pierre Brun, 66 ans, est bénévole à Saint-Vincent-de-Paul à Lannion. Il est retraité depuis 2023 mais sa volonté d’aider les autres ne date pas de la fin de sa carrière. Celui qui se fait appeler JP, a toujours voulu s’engager dans des associations caritatives. Mais entre son travail de directeur d’une agence commerciale pour une grande entreprise états-unienne où le culte de la performance prime et sa famille, il n’arrivait pas à trouver du temps. « J’avais essayé d’être bénévole au Secours Catholique, mais je travaillais 60-70 heures par semaine, c’était impossible ! J’en retirais une grande frustration ». Pris dans un engrenage « boulot, famille, dodo », il se fait la promesse de s’engager dans une association « dès le premier jour de [sa] retraite ». Parole tenue.
Le père de trois enfants réfléchit à s’engager auprès du Secours Catholique, de la Croix-Rouge ou du Secours Populaire, il hésite et par hasard, Amélie, sa voisine, lui parle de Saint-Vincent-de-Paul, où elle est la seule salariée. Emballé par le projet, il devient l’un des bénévoles qui participent au bon fonctionnement de cette belle maison. La maison appartient à l’association Saint Vincent de Paul dont Francis de Hauteclocque est le président. Ce dernier ne tarit pas d’éloges sur le sexagénaire, qu’il qualifie de « bisounours », toujours volontaire pour aider les gens. « Jean-Pierre, c’est un gars en or ! », s’exclame-t-il.
Saint-Vincent-de-Paul est une association rattachée aux paroisses locales. À Lannion, elle dispose d’une dizaine de lits pour de l’hébergement d’urgence, d’une durée de trois semaines maximum. Les personnes en grande précarité qui y sont hébergées ont droit à un repas chaud le soir, souvent le seul du jour, et un petit déjeuner. Elles peuvent y laisser leurs affaires dans la journée. La maison ouvre à 17h, et fonctionne bien grâce à la centaine de bénévoles dont fait partie JP.
Vivre sa foi en acte
Dans la salle à manger, derrière la table, un vieux canapé en cuir vert parait bien confortable. Une étagère remplie de livres y est accoudée. Dans les rayonnages, des romans d’aventures, des nouvelles et un exemplaire de la Bible. JP est chrétien et il cite de tête Matthieu, verset 25, alinéa 40 de la Bible : « Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites ». Son objectif n’était pas tant d’entrer dans une association catholique que de pouvoir aider les plus vulnérables. « Je voulais vivre ma foi en acte », énonce-t-il, avec son ton humble qui le caractérise. Issu d’un milieu rural, JP fut enfant de chœur puis reçut une « bonne éducation religieuse mais assez austère » en pension. De cette sociabilisation religieuse, il en garde une certitude : « Je suis vraiment convaincu que la parole du Christ ne peut que faire du bien. » Extrêmement reconnaissant envers la vie, il déclare avoir eu énormément de chance au cours de son existence et « veut pouvoir redonner cette chance à d’autres ».
Si la religion guide son engagement, c’est loin d’être une condition pour y être bénévole à Saint-Vincent-de-Paul et encore moins pour y être accueilli.e. « On n’est pas une secte religieuse, loin de là ! » rigole-t-il. Chaque personne est libre de vivre sa religion ou son athéisme et même Jésus sur sa croix au-dessus de la porte se fait discret. « Certaines personnes sont chrétiennes, d’autres athées, d’autres musulmanes, mais quand nous mangeons ensemble le soir, il n’y a pas de prière collective. » Lors des réunions départementales ou régionales, une messe clôture souvent le rassemblement. « Mais ce n’est jamais obligatoire, parfois il y a une conférence religieuse et une balade de proposée. »

« Nous sommes pas le père Noël »
Un peu « naïf » quand il arrive à Saint-Vincent-de-Paul il y a trois ans, JP se rend compte qu’il ne pourra pas sauver le monde entier. « On n’est pas le père Noël, j’ai dû m’y faire. » Certain.e.s s’en sortent, d’autres non, et dans tous les cas, les bénévoles font tout leur possible. JP garde des liens forts avec des personnes qui sont passées. Ému, il mentionne un homme qui est devenu un ami après être passé à l’hébergement d’urgence. Ensuite, il obtient un studio le temps de s’en sortir. « Il a vécu des choses d’une horreur indescriptible et c’est une personne superbe. » Toute la fierté et le respect qu’il a pour son ami s’entendent lorsqu’il parle de sa nouvelle vie à Saint-Brieuc. L’amitié est devenue une aide mutuelle, un retour d’ascenseur implicite : « Je sais que si j’ai un problème, il sera toujours là », confie-t-il. « Je sais que tout le monde ne s’en sort pas, mais je préfère voir le verre à moitié plein et garder en mémoire celles et ceux qui en sont sortis », médite-t-il.
Au fil des années, Saint Vincent de Paul est devenu une communauté. Les bénévoles restent en contact avec celles et ceux qui s’en sont sortis, toujours là pour filer un coup de main ou aider lors d’un déménagement. Certain.e.s sont même devenu.e.s bénévoles et lorsqu’ils et elles reviennent dans ce qui a été leur foyer pendant un temps, ils et elles ont désormais leur propre chambre, celle des veilleurs.
Les plannings colorés
Quand on redescend au premier étage, juste aux pieds du vieil escalier en bois, se trouve la chambre du veilleur, derrière une simple porte blanche. Un ordinateur trône sur le bureau, une imprimante à sa droite. Le tableau mural est recouvert de petits papiers avec des indications, les plannings de ménage et des grandes photos de paysages bretons. « Il y a toujours un veilleur la nuit, c’est tout le temps un bénévole, parfois une femme », explique JP qui dort lui-même dans le petit lit en bois de temps en temps. Ils sont plus d’une quarantaine de bénévoles à tenir ce rôle pour faire moins d’une nuit par mois. La plupart des nuits sont très calmes, et tout est consigné dans un carnet à grands carreaux recouvert d’un mélange d’écritures aux stylos bleus, témoins des nombreuses personnes nécessaires pour faire fonctionner ce service d’hébergement d’urgence, unique dans les Côtes-d’Armor. En 2025, Saint Vincent de Paul enregistre quasiment trois mille nuitées. Dès qu’une place se libère, elle est réoccupée rapidement. Les personnes sont redirigées dans la maison à la façade blanche soit par le 115, soit par le CCAS.
L’association a aussi un rôle d’accompagnement. Des accompagnatrices, en majorité des femmes, leur cherchent des formations ou des petits boulots. « Pour celles et ceux qui ont la volonté de s’en sortir, deux studios sont disponibles au rez-de-chaussée. » Les bails sont de trois mois pendant lesquels les personnes accompagnées sont totalement indépendantes.
JP sourit doucement à l’évocation de tout ce que les personnes accueillies ont pu lui apporter. « Au final, on reçoit plus que ce qu’on donne ». Le sexagénaire essaye « d’être un humaniste, un bon chrétien, sans y parvenir tout le temps », mais surtout, il consacre de son temps et de son énergie pour les autres. « Tant que je suis en forme, je continuerai. »