« Cet aspect musical est important » : le café Théodore, un lieu culturel avant tout
Au café Théodore à Trédrez-Locquémeau, chaque espace possède une fonction définie, chaque culture a son coin de scène et chaque client.e est accueilli.e comme un.e proche. Immersion dans un bar pas comme les autres.
Autocollants pour soutenir la culture collés sur la porte et l’annonce des prochains événements à côté. Pas besoin d’entrer, on devine qu’il s’agit d’un café culturel et pas du simple troquet de coin de rue, comme il n’en existe qu’un seul autre dans la commune.
Deux client.e.s poussent la porte et commandent un café et un chocolat chaud. Derrière le comptoir, une cagnotte pour les écoles Diwan et un tourniquet de Chupa Chups. Julien, le gérant, leur sert les boissons. La cliente le salue et prend de ses nouvelles avant de rejoindre son compagnon sur la terrasse couverte exposée plein sud « pour profiter du soleil ». Le barman part vider les cendres du poêle en fonte, accolé au mur de l’ancienne grange. Des tables recouvertes d’affiches de festival et des chaises en bois dépareillées sont dispatchées un peu partout, attendant que des habitué.e.s les occupent.
Un peu vide en cette matinée de semaine, le café Théodore vit surtout lors des événements qu’il accueille ou organise. Entre 10 et 15 soirées sont prévues par mois : concerts, projections de documentaires et courts métrages, spectacles vivants… Le lieu est à la disposition d’associations, à titre onéreux. « C’est gagnant-gagnant, elles disposent d’un lieu avec l’équipement nécessaire. En échange, j’ai plus de clientèle et d’animation, ça me permet de faire vivre mon établissement », explique Julien Geffroy le gérant.
Créé en 2007, le café Théodore se transforme peu à peu en lieu culturel. La scène en bois brut en face du bar est construite en 2008 par un artisan. La plupart des spectacles sont organisés par l’association Tohu-Bohu, née un an plus tard. Son but est de promouvoir la culture à l’échelle locale en accompagnant des artistes et en organisant des représentations. Les concerts sont quant à eux à l’initiative de Julien. « C’est très rarement rentable de faire venir des groupes, mais mon but n’est pas là. Mon objectif, c’est de faire découvrir ces artistes. » Les murs du bistrot sont recouverts de livres. Entre romans graphiques et essais engagés, une bibliothèque féministe va bientôt voir le jour les samedis matin. Gérée par deux bénévoles, il suffira de s’inscrire dans un carnet pour pouvoir emprunter des ouvrages.
Aussi confortable qu’au cinéma
Insolite pour un bistrot, le café dispose de sa propre salle de cinéma depuis 2017. Denis, l’ancien gérant, est passionné du 7ᵉ art. Bénévole au sein de 20 000 docs sur terre, la deuxième association partenaire du café Théodore, il décide avec d’autres adhérent.e.s de mettre en place un financement participatif pour que la salle voie le jour. Les fauteuils en velours rouge ont été récupérés au cinéma de Plestin-les-Grèves pour diffuser des films « qu’on ne voit pas ailleurs ».
La programmation cinématographique est gérée à 95 % par l’association 20 000 docs sur terre. Le reste est à la charge du café qui est inscrit dans les festivals comme celui du court-métrage qui s’est tenu le week-end du 28 mars.
Les liens entre le troquet et les associations ne s’arrêtent pas aux soirées. Les bénévoles et certain.e.s client.e.s viennent aider régulièrement. Dans le jardin, Isabelle ratisse l’herbe coupée. Habitante de Locquémeau, elle s’est proposée pour passer la tondeuse. Habituée, elle vient toutes les semaines, pour la programmation musicale et culturelle, mais également juste pour boire un coup. « Parfois, je n’ai pas trop le moral, j’y vais quand même et quand je ressors, je ne regrette pas, j’ai croisé des connaissances et ça va mieux », narre-t-elle, son râteau et son grand sac en bâche verte à la main. Elle vient au café Théodore depuis cinq ans et cette brasserie vivante, au rythme de la musique diffusée dans les enceintes, est devenue son repaire.
Café aux facettes multiples, le lieu fait aussi office de résidence d’artistes hors saison. Les groupes contactent directement Julien qui leur prête le studio pour répéter leurs prestations.
Les bocaux vissés au mur
Julien, repérable de loin avec sa veste jaune passée sur une salopette en jean, est retourné derrière son comptoir. Il termine de plastifier les affiches des concerts à venir. Le cinquantenaire a le tutoiement facile et les gestes précis de ceux qui exercent leur activité depuis longtemps. Après avoir travaillé au café Pixie à Lannion, il s’en va lors d’un changement de direction. « Mon poste de programmateur musical a disparu. » Il décide alors de partir dans un autre café culturel. « C’est vraiment important pour moi qu’il y ait cet aspect musical. Je n’aurais pas de café si ce n’était pas le cas. » Embauché au café Théodore, il reprend la gérance en location en 2022, après y avoir travaillé pendant quatre ans. En hiver, Julien est tout seul derrière le bar, à attraper des sachets de thé dans les bocaux vissés au mur, du jeudi au dimanche. L’été, il est aidé de trois autres salarié.e.s, le café est alors ouvert tous les jours.
Sur les cartes des boissons, on remarque l’attention spéciale portée aux produits locaux. Le barman privilégie le circuit court pour faire travailler les artisan.e.s du coin. Les bières, le jus de pomme ou encore le bissap (jus d’hibiscus) viennent de villages aux alentours. « On a plein de bonnes choses à côté, pourquoi aller les chercher à l’autre bout de la France ? »
De Morlaix à Saint-Brieuc
Le café a le récépissé d’entrepreneur de spectacles, une licence qui lui permet de faire plus de six représentations par an. Le café touche l’aide au groupement d’intérêt public qui lui permet de financer des spectacles. Pour le moment. L’avenir reste à voir. Le bistrot fait également partie du collectif « Cultures bar-bars » qui regroupe des cafés culturels et clubs dans toute la France. La brasserie est adhérente depuis cinq ans : « Ça ne change pas grand-chose mais ça nous permet de faire partie d’un réseau, de pouvoir rencontrer des collègues et de bénéficier d’une aide administrative ou juridique pour monter des dossiers », énonce le serveur.
« Les débuts ont été un peu compliqués. » Isolé dans un hameau rural de 1 400 habitant.e.s, le lieu a mis quelques années à acquérir la réputation de « café culturel ». Après 19 ans d’activité, le café Théodore est repéré comme une scène de spectacles vivants. « Certaines personnes viennent de Morlaix ou de Saint-Brieuc, notre réputation n’est plus trop à faire. »
Cependant, il reste inquiet pour l’avenir, autant celui de la culture, de son café que du monde. « L’association a subi une petite baisse de subventions. Pour le moment, il n’y a pas eu de répercussions sur la programmation et après on verra », soupire-t-il. Mais tant que des client.e.s poussent la porte du café, il y a de l’espoir.