Raphaël Caussimon se bat depuis 16 ans pour son projet d’habitat participatif
Le projet de hameau participatif de ce particulier incarne bien plus qu’une ambition architecturale : celle de recréer du lien et de penser l’habitat autrement. Malgré les obstacles, le sexagénaire trégorrois n’a jamais renoncé à cette idée d’un lieu solidaire. D’abord prévu à Tréduder et finalement en projet à Plufur, son initiative mêle engagement social, écologie et persévérance. Avec la volonté profonde d’offrir une réponse à la crise du logement.
Un hameau pour mieux vivre ensemble, avec des logements éco-responsables. C’est le projet que porte Raphaël Caussimon, 69 ans, depuis maintenant 16 ans. Ce particulier installé à Tréduder, un village au sud-ouest du Trégor imagine la construction de quatre bâtiments collectifs en bois, en grande partie réalisés en auto-construction. L’objectif : faire baisser les coûts de location afin de rendre ces logements accessibles à tous. Le hameau repose sur un modèle coopératif. Chacun peut y prendre part, soit en participant à la construction, soit par un apport financier, en échange de parts. « On imagine que le projet est à 2 millions d’euros, on fractionne en mille parts de 1500 euros. L’argent n’est jamais une finalité ; la finalité, c’est l’habitat, que les gens s’y sentent bien. L’argent est un moyen », explique-t-il.
Sur le papier, ce hameau est pensé comme un véritable lieu de vie : avec un café et une épicerie associative, favorisant les rencontres entre habitants et facilitant l’intégration des nouveaux arrivants. Chaque bâtiment comprendrait entre quatre et cinq logements locatifs, avec une organisation adaptée aux besoins de chacun: au rez-de-chaussée, des logements pour les personnes âgées ayant des difficultés à se déplacer, et à l’étage, des logements pour les familles. L’ambition est également écologique et sanitaire. Un chauffage collectif serait mis en place pour éviter les systèmes individuels au bois et limiter les particules dans l’air intérieur. Le projet inclut aussi une ferme photovoltaïque visant une forme d’autonomie énergétique, ainsi qu’une buanderie commune.
Du retard accumulé
L’habitant de Tréduder a connu de nombreuses déceptions ainsi que beaucoup de retard. En 2010, au moment où l’homme s’installe à Tréduder, le maire Jean-Claude Paris lui partage son envie de créer un écohameau. Un obstacle majeur se dresse : le manque d’habitants prêts à s’y engager pour le concrétiser. « C’était trop visionnaire, trop en avance », explique Raphaël. « À l’époque, on ne parlait pas autant de vie collective, surtout dans les Côtes-d’Armor. » Ce manque d’engouement n’est pas le seul frein. Le projet a aussi été marqué par une série de coups d’arrêt. Jean-Claude Paris décède quelque temps après. René Piolot prend alors le relais, lui aussi séduit, il voit dans cette initiative un véritable intérêt social. « C’est un vrai cœur de village que tu vas créer », l’avait-il félicité. Mais là encore, le projet est rattrapé par le sort, ce maire disparaît à son tour, trois ans plus tard.
C’est alors Patricia Le Guéziec qui lui succède, mais cette fois, le concept ne suscite plus le même intérêt. La nouvelle maire privilégie une tout autre vision : « Elle voulait faire un lotissement classique, plus “dormant”, et finalement peu intéressant », explique Raphaël résigné. Les élus se montrent notamment réticents à l’idée de voir s’installer un lieu associatif au cœur du village. « Pourtant, c’était une initiative privée : que ça fonctionne ou non ne les impactait pas directement », réplique-t-il.
De nouvelles opportunités
En tant que correspondant Ouest-France, le retraité connaît bien les villages et les équipes municipales autour. En décembre dernier, l’homme vient faire du repérage avec un agent immobilier qui lui fait remarquer une grande parcelle de 4000 m² au centre de Plufur, à 6km de Tréduder. De fil en aiguille, au cours d’un échange avec le maire Hervé Guélou, celui-ci lui indique qu’un terrain, ouvert sur la nature, est disponible et constructible, et qu’il est prêt à l’accueillir. Le maire étant directement en lien avec Lannion Trégor Communauté, cela permet au sexagénaire de bénéficier du soutien de LTC, qui juge sa réalisation remarquable. « Je ne suis plus un particulier souhaitant qui porte seul, cela devient une œuvre collective et sociale, soutenue par des élus. » Tout s’enchaîne ensuite très rapidement. Quelques jours plus tard, j’ai rencontré Marie Jamin-Kieffer, la première adjointe. « J’ai immédiatement eu envie qu’elle s’implique dans ce projet à mes côtés, car elle a travaillé avec le CCAS ; ils pourront ainsi nous orienter vers des familles ayant un besoin urgent de logement. »
Cette dernière témoigne : “La proposition de Raphaël vient en complément de la nôtre, nous souhaitons avancer main dans la main.” En effet la mairie veut construire 8 logements dédiés au plus de 65 ans. Ce choix de soutenir un tel projet s’inscrit dans la politique menée en faveur de l’habitat participatif. La mairie y joue un rôle clé : elle accompagne le sexagénaire en l’aidant à trouver des solutions concrètes, comme la cession d’une partie du terrain communal, lui apporte un soutien logistique, contribue à faire vivre ce futur lieu de vie, participe à l’identification des populations susceptibles d’y habiter et met à disposition sa connaissance du tissu social de Plufur.
Une ambition pour 2029
Le devis vient d’être lancé chez un charpentier. La première construction, qui débutera en juin 2026, sera la maison commune, située à l’entrée de la parcelle, afin d’accueillir les habitants et de faire vivre le lieu sous toutes ses formes : art, culture, réunions… Les 500 habitants de la commune pourront venir en profiter, ce lieu viendra s’ajouter à la crêperie, à la bibliothèque, à la boulangerie déjà installée dans le village.
Le hameau pourrait voir le jour d’ici 2029. De ces années d’attente, le retraité tire une leçon essentielle : « Il ne faut pas se précipiter. La phase de préparation et de développement demande du temps ; c’est ce qui m’a permis d’apprendre et de me remettre en question. Ce temps lui a aussi permis d’aller à la rencontre de projets similaires, notamment près de Rennes, où il a découvert une dizaine d’habitats participatifs. Raphaël a échangé avec leurs habitants, qui lui ont confié que les trois années d’autoconstruction avaient été « une expérience extraordinaire, parmi les plus enrichissantes de leur vie, leur permettant de se rapprocher de la notion d’architecture ».
Le chef du projet souhaite par ailleurs que la mairie lui loue le terrain pour une durée d’un siècle : la collectivité conserverait ainsi le foncier, générerait des revenus à réinvestir dans des habitats inclusifs, tandis que lui pourrait bénéficier d’un coût bien inférieur à celui d’un achat.
« Ce que je construis aura un impact durable pour l’humanité et la société. »
« J’avais, d’un point de vue philosophique, l’envie d’investir dans quelque chose de social. » À 69 ans, Raphaël possède beaucoup de biens fonciers, notamment en région parisienne, et souhaite désormais que ces ressources bénéficient à la collectivité, en particulier à celles et ceux qui en ont besoin. Face à une crise du logement omniprésente, il ne conçoit pas qu’il soit impossible d’habiter près de son lieu de travail. « J’ai envie de répondre à cette forte demande. Pour moi, c’est une manière de réparer la société, collectivement et en portant ces valeurs ; cela ne peut être qu’une réussite. » Il se dit d’ailleurs reconnaissant d’être entouré d’élus particulièrement sensibles à cette problématique : « Une fois que les élus sont engagés, toutes les portes s’ouvrent : l’intercommunalité, le département… »
Ancien directeur de production dans l’audiovisuel, à la télévision, il voit un lien évident entre son ancien métier et l’initiative qu’il porte aujourd’hui. Pour lui, produire un film s’apparente à construire un bâtiment : il faut coordonner des équipes, parfois des dizaines de techniciens, et mener un projet collectif à bien. Ce qui le freinait dans le cinéma, en revanche, c’était d’investir des sommes considérables dans des œuvres parfois éphémères. « Aujourd’hui, j’ai la même réflexion, mais avec la conviction que ce que je construis aura un impact durable pour l’humanité et la société. »