“Ils ont besoin de moi” : les soins capillaires de cette socio‑coiffeuse redonnent confiance aux malades

Katell Isaac met son savoir-faire au service des personnes fragiles ou malades, à travers des soins capillaires adaptés. Se déplaçant dans tout le Trégor, à domicile, en Ehpad ou en milieu médical, elle adapte chaque geste et chaque échange pour apporter bien-être et réconfort

 Katell Isaac souhaite que de nouvelles socio-coiffeuses rejoignent le Trégor afin d’atteindre un maximum de clients. Crédit : Amélie Froment

Le café était presque vide ce jour-là, baigné de soleil. L’attente s’installait doucement à table, silencieuse, à peine troublée par le murmure de la machine à café. Puis, une silhouette a fini par apparaître. Katell Isaac, lunettes sur le nez et son air radieux, qui ne la quittera pas pendant une heure et demie. Une femme énergique et solaire, en contraste avec un métier qui, lui, ne prête guère à sourire. Socio-coiffeuse, elle dédie son travail au bien-être de personnes fragiles ou malades, s’adaptant à leurs besoins spécifiques pour leur permettre de se sentir mieux à travers une coupe de cheveux et des soins adaptés pour se sentir mieux.

Un métier au service des plus fragiles

Trégoroise depuis toujours et vivant à Pleumeur-Bodou, Katell a dédié sa vie à la coiffure : « Quand on me demandait ce que je voulais faire petite, c’était coiffeuse et pas maîtresse », confie-t-elle. À 54 ans, elle cumule plus de 38 ans d’expérience dans son domaine. « J’ai commencé après mon brevet, je ne suis pas allée au lycée, je suis partie en apprentissage dans un salon ». Après avoir obtenu son diplôme, elle décide d’ouvrir son salon à 26 ans à Trégastel. Un souvenir lointain qu’elle se remémore en buvant son chocolat chaud, songeuse : « J’ai commencé très tôt, je ne faisais que travailler, c’est pour ça qu’à la naissance de mon deuxième enfant, j’ai décidé d’arrêter ». Voulant profiter de sa vie de famille, elle met sur pause ses activités et se réoriente à 40 ans. Maman de deux enfants, elle passe son CAP petite enfance en candidate libre et devient assistante maternelle pendant quatre ans. « À la fin, je trouvais qu’il me manquait le contact avec les gens, je pouvais profiter de mes enfants, je me sentais seule. J’avais besoin de parler et de m’occuper d’autres personnes », dit-elle, les yeux brillants.

La coiffure lui manque. Alors, en 2013 elle se lance à domicile. « Mais au fur et à mesure des années, on commence à se rendre compte de certaines difficultés que les gens ont. Je trouvais qu’il me manquait quelque chose », explique-t-elle en fronçant les sourcils. Ses recherches l’amènent alors à trouver son métier actuel : socio-coiffeuse. « Quand j’ai découvert le mot, j’ai vu plein d’étoiles. Je me suis dit : ça y est, c’est moi, ça ». Cette fois-ci, Katell veut le faire différemment. « Au début, je pensais même arrêter la coiffure, j’en avais marre des clients lambdas ». Renouant son foulard à fleurs, la Pleumeuroise agite ses mains en se replongeant dans les souvenirs de sa formation. « Pendant une semaine tous les six mois, je montais à Paris pour faire mes cours à la SOCO Academy, seule école qui existe ».

“Dans ce métier, il faut presque s’oublier”

Le mot, inspiré de la socio-esthétique, vise à communiquer avec des professionnels, d’adopter une posture, un suivi psychologique ainsi que l’apprentissage des maladies. « Même si on connaît la maladie de Charcot, Parkinson, l’autisme ou encore Alzheimer, on ne sait pas quelles problématiques cela engendre. Ce n’est pas parce qu’on a décidé qu’on voulait lui couper les cheveux qu’elle en a envie ». Elle ajoute : « C’était aussi pour savoir comment écouter et parler aux gens. Par exemple, en oncologie, on ne leur dit pas que ça va aller, on fait parler les personnes pour pouvoir détecter ce dont elles ont besoin aujourd’hui ». Mais pour Katell, ces intentions ont toujours été présentes : « On me disait à la formation que j’étais déjà socio-coiffeuse, car certaines sortaient de salon ou n’avaient jamais fait de domicile ». Une situation qui s’explique par son expérience personnelle : « Ma maman a eu un cancer et à l’époque je ne connaissais pas ce métier. Une amie a aussi perdu ses cheveux, alors je l’ai accompagnée. En coiffant ma grand-mère, je me suis rendu compte que je faisais attention aux gens. Dans ce métier, il faut presque s’oublier et faire barrage avec ses émotions, car ça peut rappeler son propre vécu ». C’est en 2023 que Katell, de nature sensible, commence un nouveau métier à 50 ans.

En se redressant sur sa chaise, elle explique qu’elle diversifie son offre et n’est pas uniquement coiffeuse à domicile : « Les personnes fragiles se trouvent aussi dans les structures médicales ou les Ehpad ». Alors, elle ne sait jamais à quoi va ressembler sa semaine. « Je travaille aussi dans l’urgence. Si quelqu’un m’appelle car il va perdre ses cheveux, il faut que je sois là au plus vite ». Une difficulté aussi logistique : « Si la personne ne peut pas se déplacer, ça peut être long. Quand je vais dans une structure, il faut que je m’organise avec le service… Je sais quand j’arrive, mais je ne sais pas quand je repars. Je peux n’avoir qu’un seul rendez-vous dans l’après-midi ». En se replongeant dans ses souvenirs, elle réalise qu’elle doit faire preuve d’une grande adaptabilité : « Je demande si les personnes sont alitées, s’il y a des rendez-vous avant moi. Je n’amène pas de glace si elles souffrent d’un cancer et je leur apporte un bonnet. Je tiens un carnet pour ne pas tout mélanger ».

Une vocation qui dépasse la coiffure

Refusant d’enchaîner les clients, Katell grandit sur le terrain : « On rentre dans leur intimité, les gens se lâchent plus facilement. Ils ont moins peur de déranger et du regard des autres ». C’est le cas d’une de ses nouvelles clientes : « Elle se déplace difficilement, c’est son mari qui l’a portée jusqu’à la salle de bain. Ils comprenaient si je refusais de venir, car une coiffeuse avant moi avait annulé au dernier moment à cause de cette difficulté ». Mais pour Katell, refuser reviendrait à discriminer : « Après l’avoir coiffée, elle n’arrêtait pas de se regarder dans la glace et de toucher ses cheveux », se souvient-elle, fière d’avoir pu y contribuer.

Plus qu’un métier, c’est un vrai engagement pour cette reconvertie : « Même si j’ai mal au dos, je n’irai pas me plaindre par rapport aux personnes que je prends en charge. Je prends sur moi, je suis là pour elles car elles ont besoin de moi ». Un effort qui en vaut la chandelle : « Je vois la gratitude dans leur regard et le soulagement des proches d’avoir trouvé quelqu’un pour les accompagner ».

Mais le métier reste encore peu connu du grand public : « Même les coiffeuses ne connaissaient pas mon métier ». Un regret qu’exprime Katell : « Nous ne sommes que trois sur les Côtes-d’Armor et je suis la seule dans le Trégor ». En trois ans de métier, elle a eu du mal à se créer un réseau : « J’avais presque moins de clients que quand je faisais juste du domicile. Les gens imaginent que je coiffe des personnes démunies avec le mot socio. J’ai dû aller démarcher les taxis ambulances et bientôt les infirmiers pour qu’on sache que mon métier existe. Souvent, les malades ne sont même pas au courant qu’ils ont le droit à des séances de coiffure ». Mais Katell ne changerait son métier pour rien au monde : « C’est naturel pour moi ».

Amélie Froment