Le Breton ne veut pas rendre l’âme

Dans le Trégor, la langue bretonne tient debout grâce à une mosaïque d’engagements discrets ou acharnés : parents, enseignants, militants de la première heure. Du comptoir d’un bar aux bancs d’une école Diwan, rencontre avec celles et ceux qui, au quotidien, font bien plus que parler breton : ils le font vivre.

Jean Mai Priol, le professeur de breton militant. Crédit : Isilde Le Corre

Au Flambard, à Lannion, le français s’efface parfois sans prévenir. Autour d’une table, les voix basculent, les sonorités changent et la langue bretonne reprend ses droits. Ici, le brezhonheg n’est pas un vestige. Il circule, s’échange, se cherche encore. Le breton vit.

Dans ce bar du centre-ville, devenu carrefour de sociabilités linguistiques, le breton s’ancre dans le quotidien, loin des discours institutionnels. Mais derrière ces échanges apparemment anodins se cache une réalité fragile : la langue est classée « sérieusement en danger » par l’UNESCO. Le déclin est vertigineux : de plus d’un million de locuteurs au début des années 1950, ils ne sont plus que 107 000 aujourd’hui. Surtout, près de 80 % d’entre eux ont plus de 60 ans. Une langue qui (se) parle encore… mais qui vieillit.

L’identité par le choix

Pierre Rendu, le barman du flambard, n’est pas breton d’origine. Normand, marié à une Texane, le trentenaire incarne pourtant une nouvelle génération d’acteurs de la langue. Sa fille est scolarisée dans une école bilingue maternelle, et lui apprend en même temps qu’elle. « Je compte jusqu’à dix, je connais les couleurs », dit-il simplement. Derrière cette modestie, un choix fort : celui d’inscrire sa famille dans un territoire par la langue. 

Car l’engagement, ici, ne passe pas forcément par le militantisme revendiqué, les grands discours et le poing levé. Il se niche dans des gestes du quotidien : inscrire son enfant dans une école bilingue, organiser une table de discussion, accepter de balbutier une langue que l’on ne maîtrise pas encore. Ce choix s’inscrit dans un mouvement plus large : en Bretagne, près de 20 000 élèves sont aujourd’hui scolarisés dans des filières bilingues (Diwan) ou immersives. « C’est une chance cognitive pour les enfants », ajoute Pierre, « mais aussi une manière de participer à une dynamique de renouveau générationnel ».

Mais la langue porte aussi des blessures. Elouan Dhennin, étudiant en informatique à l’IUT de Lannion, évoque le traumatisme de générations entières : « J’essaie parfois de parler breton avec mon voisin, un retraité de mon immeuble à Lannion, mais je vois bien que cela réveille une souffrance chez lui », confie t-il. « Pour cet homme, comme pour beaucoup de sa génération, la langue est indissociable des humiliations vécues à l’école. Il en garde un tel traumatisme qu’il lui est encore difficile d’échanger sereinement ; pour lui, le breton est resté la langue de la honte. » (voir encadré – point historique : Une langue qui n’a pas toujours fait l’unanimité, par Isilde Le Corre)

Le Pez, la monnaie locale du Trégor, utilisée au Flambard pour payer son verre ! Crédit : Isilde Le Corre

La résistance

Ce passé, Claude Briant, éducateur spécialisé à la retraite et habitant de Ploumilliau le connaît mieux que personne, mais pour lui, la réponse fut politique et frontale. Militant de la première heure, il a fait partie de l’ARB (Armée révolutionnaire bretonne). Cet engagement pour défendre ses idées et sa culture l’a conduit derrière les barreaux : il a fait de la prison, notamment à Fleury-Mérogis, dans les années 80. « On nous traitait de ploucs, on voulait nous forcer à changer de repères », se souvient-il. Pour lui, le breton est une barrière contre l’uniformisation : « L’humanité réside dans sa différence. Quand je voyage, je cherche le peuple qui se bat pour sa personnalité propre. »

A 20 km au nord-est de Lannion, à Tréguier, cet engagement prend une forme bien concrète : celle d’une école Diwan, ouverte en septembre 2025. Ici, la langue ne se contente pas d’être parlée, elle se construit et se défend. Sous un barnum, lors d’une vente de kig ha farz, parents et bénévoles s’activent. L’engagement est total. Yvon, retraité, est venu soutenir l’initiative. Accordéon à la main, il raconte : « Ma mère parlait breton, mais on n’avait pas le droit. » Aujourd’hui, sur son bateau, il écoute Radio Kreiz Breizh et consulte son dictionnaire franco-breton dès que le mot lui manque. “À force, ça va rentrer.” Son geste aujourd’hui : acheter des portions de repas pour soutenir l’école. Un acte pour réparer une petite partie de lui, à qui on l’avait interdit.

Fanny Pessel, présidente de l’association de parents d’élèves de l’école Diwan de Tréguier, incarne cette volonté. Elle a d’abord appris la langue à l’âge adulte, lors d’une formation intensive de six mois, avant de se lancer dans un véritable combat pour l’ouverture de cet établissement. Jusqu’alors, cette résidente de Tréguier multipliait les kilomètres jusqu’à Louannec, l’école Diwan de secteur, pour que ses enfants puissent avoir l’immersion bilingue. « Si on veut que les choses existent, il faut les faire », résume-t-elle pour expliquer son acharnement à implanter l’école localement.

Mais pour cette mère de quatre enfants, l’école n’est qu’une étape : « La vraie transmission doit revenir dans les familles. » Elle a d’ailleurs appliqué ce précepte à son propre foyer. Après avoir élevé ses deux aînés en français, elle a fait le choix radical d’élever ses deux derniers uniquement en breton. Désormais, à table comme dans les conversations du quotidien, on ne parle que la langue du pays.

Yvon et son accordéon, venu soutenir l'école Diwan. Crédit : Isilde Le Corre

Le quotidien comme terrain de jeu

C’est précisément ce que défend Jan-Mai Priol, professeur pour adultes à Lannion, à Ti Ar Vro, la maison de la culture bretonne du Trégor. Pour lui, parler breton est un « engagement de fait ». Dans la rue ou à la boulangerie, il teste. Un mot, une formule : « Trugarez », « Kenavo ». Et parfois, la réponse surgit. « C’est parfois des gens qui n’osaient plus parler depuis quarante ans. Je n’ai pas toujours une réponse, mais parfois juste un sourire pour me montrer qu’ils ont compris, c’est déjà une petite victoire. » Jan-Mai insiste sur la richesse de la langue qui permet de lire le territoire autrement : « Ne pas parler breton ici, c’est ne pas comprendre où l’on vit. »

Julien Cornic, directeur de Ti ar Vro à Cavan, confirme : les filières bilingues sont « l’espoir », mais l’école seule ne sauvera pas la langue. Il faut que le breton sorte des salles de classe pour investir les entreprises, les commerces et surtout le cercle familial. C’est tout l’enjeu de cette association : recréer un réseau de locuteurs au-delà du cadre scolaire.

Comme le dit Claude Briant, « Le breton ne tient pas par des politiques d’en haut », mais par une résistance de terrain. Sa survie est une construction de chaque instant, portée par ceux qui le parlent. 

Dans le Trégor, parler breton n’est pas un héritage passif, c’est un acte volontaire. Chaque mot prononcé au comptoir ou à la boulangerie est une réponse à la « honte » autrefois imposée. Tant que ces artisans du quotidien transmettront leur énergie, la langue restera vivante. Car comme le souligne le directeur de la maison de la culture bretonne du Trégor : « Tant qu’il y a de la flamme, le feu n’est pas mort. »

Isilde Le Corre