« J’ai quitté Windows » : le numérique « écoresponsable et heureux » à l’œuvre dans le Trégor

Les grandes entreprises du numérique étatsuniennes comme Google, Apple, Meta, Amazon et Microsoft sont omniprésentes dans notre quotidien. Que ce soit de la fabrication, de l’utilisation d’un appareil ou même du stockage de données massives, chaque étape à un impact sur l’environnement. Dans le Trégor, des collectifs et individus font le choix de faire sans les Gafam.

« Selon l'ADEME, la pollution numérique représente 4% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde », France Inter, 2022. Crédit : Enzo Berthier

Nous sommes mardi après-midi et je reçois un mail : « Votre coffret vous attend ! » Quelques minutes après, un nouveau mail : « Répondez à l’enquête et recevez 2 € ! ». « Tu devrais les supprimer. Les conserver, ça pollue ! », me lance une amie. Je me demande alors « jusqu’à quel point un mail peut polluer ? ». Un article de France Inter m’en dit un peu plus, en exposant l’impact de notre activité numérique : « Selon l’ADEME, la pollution numérique représente 4% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde ». Ajoutez à cela le modèle économique de grandes entreprises du numérique (Gafam, pour Google, Apple, Facebook/Meta, Amazon, Microsoft), reposant sur la revente des données personnelles des utilisateur.rice.s. Ces données, elles sont stockées dans des serveurs et dupliquées plusieurs fois sur Terre. Ces data centers chauffent très vite, alors il faut les refroidir avec de l’eau.

Milieu alternatif

Des acteur.rice.s arrivent-ils à mettre en commun leurs connaissances et leurs moyens pour créer un véritable Internet libre ? L’association Framasoft met à disposition un annuaire nommé CHATONS. Elle réunit des services en ligne « libres, éthiques et décentralisés afin de permettre aux utilisateur.rice.s de trouver rapidement des alternatives respectueuses de leurs données et de leur vie privée aux services proposés par les Gafam ».

Des structures qui émergent dans le Trégor

Dans le Trégor, quatre associations existent. Créé par Killian Kemps et Simon Constans en 2021, RésiLien propose un ensemble d’outils décentralisés et low-tech : un hébergement de site web, un stockage en ligne et un client mail. Pour eux, la « sécurité est poussée au maximum, car les données appartiennent à nos adhérent.e.s. et non à l’argent », détaille Killian. « Un jour, je travaillais sur mon ordinateur pour un projet et j’avais beaucoup d’onglets ouverts. Je me suis alors interrogée sur l’impact de ces données sur l’environnement ». Son éducation est passée par des podcasts sur la technocritique, ou encore les lectures d’Ivan Illich, philosophe du 20ème siècle et penseur de l’écologisme. Dans son livre La Convivialité, il critique la croissance, l’industrialisation généralisée et l’asservissement des humain.e.s aux outils. Avec son association, il souhaite proposer un numérique « écoresponsable et heureux », même si « toute activité technologique génère de la pollution », commente Killian. Toutefois, « garder un appareil plus longtemps, le réparer ou acheter d’occasion, c’est peut-être l’acte le plus écologique qu’il est possible de faire en matière de technologie. »

Migration individuelle

Originaire de Vannes, Catherine, 65 ans, a décidé tout récemment de faire ses adieux à Windows. Bien qu’officiellement en retraite depuis janvier 2026, cette ancienne salariée du secteur social effectue une formation de conseillère numérique à Saint-Malo afin d’entamer une seconde vie professionnelle. « Je ne suis pas d’accord avec le fait de payer un abonnement mensuel pour utiliser mon ordinateur », décrie-t-elle. Soucieuse de son utilisation du numérique et de ses données personnelles, Catherine est d’autant plus motivée à migrer sur un système d’exploitation libre, « au vu de l’actualité et de la prédominance qu’ont les entreprises étatsuniennes sur nos données ». Dans le cadre de sa formation, elle est amenée à participer à des stages. Elle est actuellement au Fablab de Lannion, un tiers-lieu de fabrication partagé. Cette activité lui permet aujourd’hui d’être au fait de l’impact des logiciels propriétaires, et plus particulièrement de ceux détenus par les Gafam. C’est avec l’association Les Moutons Électriques, située à Combourg (35), qu’elle a pu migrer vers le système gratuit et open source, Linux. « On a la possibilité de faire des choix sur notre utilisation du numérique, alors je ne me prive pas. Lors des ateliers que j’anime au Fablab, je recommande d’utiliser des outils open source ou européens de préférence », précise Catherine. Et les outils européens ne manquent pas : Infomaniak (Suisse), Proton (Suisse), Mailbox (Allemagne), Qwant (France).

Beaucoup de connaissances et de moyens

Faire le choix individuel de ne pas utiliser les Gafam, c’est également arrivé à David Soulayrol, président de l’association Ti-Nuage, au Vieux-Marché, et proposant des outils d’hébergement, de mail et de migration Linux. Avant la création de cette structure en 2021, et présente sur l’annuaire des CHATONS, David était sensible à l’utilisation de logiciels open source, qu’il utilise depuis ses études. « Le logiciel libre permet de s’affranchir des Gafam tout en travaillant sur un projet commun que chaque personne peut modifier », précise le président. « Au départ, dans les années 2000, Internet était plat et tout le monde naviguait librement. Aujourd’hui, les grandes entreprises, orientent son utilisation et vendent nos données », constate David, qui préfère utiliser le nouveau réseau social numérique Mastodon, libre et open source, plutôt qu’Instagram ou Facebook. Pour lui, les utilisateur.rice.s qui veulent faire la transition peuvent faire l’équilibre entre le choix et le besoin : « Utiliser des logiciels alternatifs nécessite beaucoup de connaissances et de moyens, que certaines associations n’ont pas. Aussi, les activités entrepreneuriales jouent un grand rôle car il est possible de quitter les Gafam, mais sous la contrainte d’utiliser Instagram pour promouvoir son contenu. » Ti-Nuage effectue des Repair Cafés « environ tous les deux mois », ouverts à tou.te.s et visant à échanger sur le numérique et à réparer ensemble leurs appareils, sur la base du partage de connaissances.

Enzo Berthier