L’association Mouv’elles répare les blessures invisibles des violences conjugales

À Lannion, l’association Mouv’elles présidée par Marie-Christine Le Serre accompagne depuis 2023 des femmes victimes de violences conjugales. Le collectif leur permet de se reconstruire mêlant aide matérielle, soutien psychologique et ateliers collectifs. Grâce aux activités et services proposés, ces femmes reprennent confiance et recréent du lien.

Marie-Christine Le Serre a créé en 2023 l’association Mouv’elles pour aider les victimes de violences conjugales. Crédit : Mélissa Levrel

Au 4 rue des Ursulines, à Lannion, lors du café couture organisé chaque semaine par l’association Mouv’elles, les gâteaux circulent, les chants s’invitent – « Il aime l’école, surtout quand elle est loin » – et l’ambiance oscille entre éclats de rire et émotions discrètes. « Ici, c’est une famille de cœur », confie une participante. « Tu peux être tellement fière de toi et du chemin que tu as parcouru », ajoute une autre avec bienveillance. Sandrine, elle, raconte avec douceur : « Quand je suis ici, mon esprit s’apaise. Je suis tellement concentrée sur mon ouvrage… et ça me fait du bien. »

Ces femmes victimes de violences conjugales se retrouvent aussi parfois à La Caverne solidaire, le local installé à côté du Skope mis à disposition pour elles par Mouv’elles, créée en 2023 par Marie-Christine Le Serre. Elles y trouvent des ressources matérielles comme des meubles, des draps, de la décoration, mais aussi, depuis que la présidente de l’association a ensuite choisi d’agrandir le local, des vêtements. Autant d’accessoires qui permettent à ces femmes de reprendre confiance en elles, en les choisissant elles-mêmes. Elles accèdent à des habits qu’elles n’ont souvent pas les moyens de s’offrir et peuvent se réapproprier leur image. « Il y a trois ans, une petite fille est venue avec sa maman et a appelé la Caverne solidaire “le magasin des gens qui rient”. Cela m’a beaucoup touchée, car c’est exactement ça : ici, il y a une vraie joie », explique la sexagénaire.

Entre la vie brisée par les violences et les rendez-vous chez le psychologue, il manquait quelque chose d’essentiel aux femmes victimes de violences conjugales : un espace pour souffler, se reconstruire, être simplement écoutée. « Il existait un grand décalage… il fallait créer un entre-deux », résume Odette Odin, cofondatrice de Mouv’elles. De ce constat est née une évidence pour Marie-Christine. Engagée pour les droits des femmes depuis l’adolescence, elle le rappelle : « rien n’est arrivé par hasard en 2023 ». À Lannion, elle agit depuis 2007 aux côtés de son amie Odette Odin. Ensemble, elles ont longtemps organisé des actions, notamment autour du 25 novembre, la journée pour les violences faites aux femmes, et participé à un club féminin, « Sœur pour le meilleur ». Mais au fil de leurs échanges avec les assistantes sociales de l’association Le Pas, également engagée dans cette cause, une réalité s’impose : si l’accompagnement matériel existe, le soutien humain, lui, manque cruellement.

Une aide psychologique indispensable

Même si l’accès à un habitat après le logement d’urgence est un moment charnière qui permet la reconstruction, ce chemin ne fonctionne pas par un déclic. Ce sont des changements dans le comportement, dans le style vestimentaire, dans leur posture, dans leurs projets. Marie-Christine entretient une relation personnelle avec chacune des femmes qu’elle accompagne. Elle s’adapte à leurs besoins. Parfois, un simple geste suffit. « Une fois, une femme est arrivée complètement abattue. Je lui ai dit : je crois que tu as besoin d’un câlin. Elle s’est jetée dans mes bras et s’est mise à pleurer », raconte-t-elle. « On ne se voit pas souvent, mais à chaque fois, c’est un câlin. Elle en a besoin. » Au quotidien, Marie-Christine est aussi présente pour les guider et les rassurer, tout en les encourageant à trouver leurs propres solutions : « Souvent elles m’appellent paniqué pour un problème de voiture ou autre, finalement elles finissent par y arriver seules, je ne fais que les accompagner. » 

 

« J’insiste pour dire que l’aide mentale est aussi importante que le soutien matériel » indique l’ancienne chargée de communication. Pour que les victimes reprennent confiance en elles, le collectif propose des ateliers et des activités qui tournent autour de la thématique. Objectif : que des femmes ayant vécu des expériences similaires puissent s’entraider, se comprendre et se soutenir. Celles qui ont réussi à se reconstruire deviennent ensuite bénévoles à leur tour, pour aider d’autres femmes, comme on les a aidées.

Tous les mardis après-midi a lieu un café couture organisé par Marie-Christine Le Serre. Crédit : Mélissa Levrel

Des ateliers reconstructeurs

Chaque mardi après-midi, la sexagénaire anime un café couture. « Ce loisir oblige à se poser, à se concentrer, à être précise et régulière… et surtout, elle permet aux femmes d’être fières de ce qu’elles créent de leurs propres mains », confie la présidente de l’association. Dans cette salle pourtant simple, aux murs blancs, une atmosphère intime s’installe. Ce mardi-là, huit femmes sont réunies, aiguille à la main. Peu à peu, les confidences émergent. « C’est ce qui me permet de tenir », glisse l’une d’elles. Une autre sourit en se souvenant : « On avait tellement ri ce jour-là… ça faisait longtemps que je n’étais pas venue, vous m’aviez manqué. » Les langues se délient, les regards se croisent, et les mots prennent de la force : « Nous sommes toutes exceptionnelles. Le jour où nous avons passé cette porte, je l’ai compris. » Toutes ont connu la violence, mais ici, elle reste à l’extérieur. « On pleure ailleurs… mais pas ici », souffle Florence.

Les femmes reviennent sur l’atelier autour de l’estime de soi, animé la veille par Stéphanie Ridel. Toutes semblent marquées par ce moment. Malgré les souvenirs douloureux ravivés, chacune en ressort grandie. « Hier, j’ai ressenti énormément d’émotions », partage Nathalie. Blanche enchaîne : « J’avais peur d’y aller… et finalement, j’ai adoré. » Pour clôturer l’après-midi, Marie-Christine propose une sortie : une exposition réalisée par le collectif d’artistes féministes Les Dérobées. Une nouvelle parenthèse, entre partage et reconstruction.

Un lien permanent

En plus de l’atelier couture, deux fois par mois, l’association organise des ateliers où chacune doit animer un après-midi. L’objectif est de mettre en lumière les compétences que ces femmes ont en les incitant à organiser une activité. 

Il n’est pas toujours facile de maintenir le lien avec les femmes qui travaillent ou qui ne peuvent pas participer régulièrement aux ateliers. Pour rester présente malgré tout, Marie-Christine a mis en place un groupe WhatsApp, devenu un véritable fil conducteur au quotidien. « Ce groupe fonctionne très bien, je ne sais même pas combien de messages s’échangent chaque jour… mais c’est énorme », confie-t-elle. À toute heure, les messages circulent : un mot d’encouragement, une question, un doute, ou simplement des nouvelles. Ce lien permet aux femmes de ne jamais se sentir seules, même à distance.

Mélissa Levrel