Naître sous les bombes, agir pour la paix
Ghassan Alamé est né au Liban en pleine guerre. Ses premiers mois de vie, passés dans un bunker, ont profondément marqué son existence. Aujourd’hui installé à Guingamp, il transforme cette histoire en action. Engagé pour la cause palestinienne, il illustre comment un vécu traumatique peut devenir le moteur d’un engagement
L’anxiété n’est pas toujours visible. Pour Ghassan Alamé, 38 ans, elle a longtemps été une compagne silencieuse mais tenace. Une présence discrète qui l’a fragilisé autant qu’elle l’a façonné. L’histoire de cet homme aujourd’hui installé à Guingamp porte les traces de la guerre et de l’exil. Des années plus tard, elle continue de guider ses combats.
À Guingamp, on le connaît, on le salue. Il a grandi dans la cité de Castel-Pic et tient aujourd’hui un snack libanais dans le centre-ville. Il est également trésorier du club de boxe local. Avant d’être franco-libanais, il se considère comme « libano-breton », pour reprendre ses mots. « Je suis tombé amoureux de la Bretagne et de sa culture », confie-t-il. Pourtant, derrière le quotidien breton, le Moyen-Orient ne disparaît jamais vraiment. Ce qui se joue de l’autre côté de la Méditerranée n’est pas pour lui un simple gros titre dans les journaux. « Il n’y a pas une seconde dans la journée où je n’y pense pas » affirme t-il. Pour Ghassan, ce sont des fragments d’histoire personnelle que ni le temps ni l’exil n’ont réussi à effacer.
La mémoire du corps
Tout commence le 10 juin 1988. Ghassan naît dans un Liban en plein chaos, au cœur des dernières années de la guerre civile. À peine vingt mois plus tard, sa famille fuit vers la France. Il n’en garde aucun souvenir conscient. Pourtant, certaines traces semblent être restées inscrites en lui.
Avant l’exil, la mort frappe déjà au cœur de sa famille. Son petit frère, né prématuré, meurt dans un hôpital de Beyrouth. Pour lui, ce drame n’est pas un hasard : c’est la conséquence d’une stratégie militaire froide. Assis à la table de son snack, il se redresse légèrement. Le sourire disparaît, ses sourcils sombres se froncent. « Israël attaquait les centrales électriques pour paralyser le pays. En coupant le courant des hôpitaux, on tue les nouveau-nés dans les couveuses. On appelle ça des « dommages collatéraux ». Mais ça n’a rien d’un dommage, et encore moins d’un accident. »
L’arrivée en Bretagne n’efface pas les traumatismes de l’enfant de la guerre. Jusqu’à 12 ans, son corps parle encore : il souffre d’énurésie nocturne et d’une angoisse de séparation « Ma mère a perdu un fils, elle s’est agrippée à moi. Et moi, j’ai agrippé ma mère pour survivre », confie-t-il, ses grands yeux bleus brièvement voilés. Plus tard, des psychiatres parleront d’un double traumatisme.
Le « black-out »
À l’école, les professeurs sont déconcertés. Brillant, Ghassan connaît ses leçons, mais au moment du contrôle, c’est le « black-out ». Son cerveau, entraîné depuis l’enfance à se protéger face à l’insécurité, se met en pause. « Je transpirais, je ne savais plus rien », raconte-t-il.
Pourtant, il refuse de se laisser enfermer par cette paralysie. Il se force à monter sur l’estrade, échoue, puis recommence. C’est là qu’il forge son mantra : « La première fois, c’est horrible. La deuxième, c’est dur. Et la troisième fois, ça va. »
La boxe devient alors son exutoire. Sur le ring, il apprend à encaisser sans s’effondrer, à transformer l’anxiété en discipline. Peu à peu, il se construit ce qu’il nomme sa « zone de sécurité », un bouclier invisible qu’il porte désormais partout.
« J’ai réalisé que je pouvais aider autrement »
En 2006, la guerre embrase de nouveau le Liban, opposant Israël au Hezbollah. Ghassan a 18 ans. La colère monte : il veut partir, prendre les armes. Mais une autre voie s’impose : « J’ai réalisé que je pouvais aider autrement », affirme-t-il. « Rester ici, être le trait d’union, utiliser mes réseaux, ma voix, ma capacité à mobiliser des fonds et à sensibiliser. » Sa rage se transforme en action.
C’est dans cet élan qu’il rejoint, en 2016, l’association Amani, fondée à Lannion en 2003 par cinq médecins français, dont le pneumologue syrien-palestinien Salim Arab, installé dans la capitale du Trégor. L’organisation soutient les professionnels de santé et les populations touchées par les conflits à travers des programmes de formation, des missions médicales et la mise en place de structures de soins, notamment au Liban et à Gaza.
La trajectoire de Ghassan n’est pas isolée. Plusieurs travaux en psychologie montrent que l’engagement pour les autres peut devenir une stratégie de reconstruction après un traumatisme. Une étude publiée en 2024 dans la revue scientifique European Journal of Psychotraumatology montre que l’action envers autrui favorise la reconstruction psychologique après un événement difficile. Aider les autres permettrait de restaurer le sentiment d’utilité et de compétence, et de redonner une forme de cohérence à un environnement marqué par l’instabilité.
« Le djihad de la bonté »
Au sein d’Amani, le libano-breton s’implique progressivement. D’abord simple membre, il rejoint ensuite le bureau de l’association et en devient aujourd’hui le trésorier. Son rôle : suivre les finances de l’association, participer à l’organisation des collectes de fonds et s’assurer que l’argent récolté parvient aux projets menés sur le terrain.
Parmi ces projets, la création d’un centre de soutien psychologique pour les enfants marqués par la guerre. Certains n’arrivent plus à parler. D’autres dessinent ce qu’ils ont vu. « Les dessins qu’on voyait n’étaient pas normaux », dit-il, la voix qui monte, choquée et attristée. « Un enfant de cinq ans qui te dessine des corps déchiquetés, des maisons éclatées, du sang… ce n’est pas un dessin qu’un enfant devrait faire. » Ces images restent imprimées dans le corps et l’esprit, et c’est précisément cette empreinte que Ghassan cherche à apaiser.
L’objectif de ces actions est aussi de former des professionnels locaux, afin que les structures puissent, à terme, fonctionner de manière autonome. « C’est un djihad de la bonté », explique-t-il. Dans sa bouche, le mot ne renvoie pas à la violence à laquelle il est souvent associé, mais à un combat intérieur : celui de la justice et de la dignité humaine.
À Guingamp, la vie suit son cours. Mais une partie de lui reste tournée vers ces terres où la guerre continue de marquer les corps et les esprits. Alors Ghassan agit, convaincu d’une chose simple : même à des milliers de kilomètres, on peut encore choisir de ne pas détourner le regard.