« On préfère manger à notre faim » : le défi de l’alimentation responsable face à la précarité étudiante

Certain.e.s étudiant.e.s, malgré la difficulté de se nourrir, font le choix de traduire leurs convictions à travers leur alimentation. À Lannion, associations et initiatives tentent de rendre ce choix plus accessible.

Pour beaucoup d’étudiants faire ses courses peut devenir un casse tête. Crédit : Amélie Froment

Il est 20 h. Dans les nombreuses cuisines partagées du Crous, sur le campus de l’IUT de Lannion, les lumières s’allument. L’odeur des casseroles commence à embaumer dans les couloirs. Les plus appliqués sont déjà aux fourneaux, coupant poivrons, carottes et oignons. “J’aime prendre le temps de cuisiner le soir, c’est peut-être un peu plus long mais je mange mieux”, explique un étudiant de première année. Mais dans la résidence dédiée aux boursiers, beaucoup privilégient l’économie de temps et d’argent. Une vingtaine de minutes plus tard, le plan de travail est rempli d’un mélange de boîtes de conserve, de cordons bleus ou de lasagnes surgelées, prêts à passer au micro-ondes. “Pour moi le plus important c’est de pouvoir manger des légumes, après je ne me pose pas plus de question sur la provenance”, témoigne un étudiant en informatique, en remuant ses haricots verts.

Pour les étudiant.e.s qui le souhaitent, s’alimenter de façon responsable,  en priorisant le bio ou le local notamment, est un défi. Les 18-25 ans sont fortement préoccupé·es par la crise environnementale et se déclarent, pour les deux tiers d’entre eux et elles, particulièrement engagé·es sur ce sujet, selon un rapport de l’Ademe de 2023. Mais difficile d’adopter des pratiques d’alimentation durables face à la précarité. En France, selon le baromètre de l’IFOP-COP1 paru début 2025, 34 % des étudiant·es sautent régulièrement des repas faute d’argent et 16 % ont recours à l’aide alimentaire.

“J’aimerais pouvoir faire des efforts”

C’est le cas pour Marius et son ami, tous deux en première année de Réseaux et télécommunications à l’IUT. Assis à une table au milieu de la cafétéria, dans le brouhaha de la pause du matin, ils racontent regretter de ne pas pouvoir suivre leurs convictions : « Au début j’essayais de prendre du bio, puis je me suis rendu compte du coût, alors j’ai commencé à faire mes courses en fonction du prix », indique Marius. « J’aimerais pouvoir faire des efforts, surtout que c’est important pour moi, l’éthique, mais j’ai un budget restreint. Si ce qui est produit en France passe dans mon budget, je le prends, mais ce n’est jamais le cas», continue son ami. 

Ils sont tous les deux d’accord sur un point : « Il faut toujours faire des sacrifices, donc on préfère manger en quantité et à notre faim, ce qui n’est d’ailleurs pas le cas tous les mois, plutôt que privilégier la qualité. »

Vouloir manger en accord avec ses valeurs nécessite également un changement dans la manière de s’organiser. Si ce n’est pas la barrière économique, c’est celle du temps qui s’impose : « Si on achète en vrac ou frais, il faut cuisiner tous les soirs et tu vas forcément renier sur quelque chose comme le sommeil, le sport ou les devoirs. » Un autre obstacle pour pouvoir bien manger est l’accès aux cuisines : « Cela nécessite un outillage : four, micro-ondes… Et au Crous, les plaques ne permettent presque pas de cuisiner par exemple», selon Loïs Sempéré, organisateur de la distribution alimentaire et syndicaliste de l’Union pirate sur le campus.

“Je joue à l’équilibriste”

Mais pour certain·es, le jeu en vaut la chandelle. Olivia, en deuxième année de communication à l’IUT et engagée elle aussi à l’Union pirate, explique : « Manger éthique est important car ce sont les valeurs que je défends. J’ai perdu ma bourse cette année, je paye moi-même mes courses donc il y a un vrai impact sur ce que je peux me permettre ou non. Mais je ne mange pas de viande, j’achète de saison, je regarde d’où viennent les produits. » Pour réussir à maintenir cet engagement, elle a travaillé cet été ainsi qu’aux vacances d’hiver et va continuer en avril, le week-end. « C’est un débat constant entre préférer mettre mon argent dans mon alimentation ou avoir une vie sociale. Il y a des semaines où je vais manger beaucoup de pâtes pour pouvoir me permettre de sortir le week-end. Je joue à l’équilibriste. »

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Certains font le choix de manger bio malgré la précarité étudiante. Crédit : Amélie Froment

Des solutions face à la précarité

Des initiatives existent pour permettre aux étudiant·es de mieux consommer. À Lannion, l’équipe de la distribution alimentaire de l’Union pirate, qui recensait  90 bénéficiaires en mars, met cette envie au cœur de ses actions : « Au-delà de manger à leur faim, les étudiants demandent d’où viennent les produits, ça reste important pour eux même si on n’a pas la main sur cette décision », explique Loïs Sempéré. La Banque alimentaire, qui les approvisionne, essaye de répondre à leur demande le mieux possible, en fonction de son stock.

De nouveaux moyens de consommer se mettent également en place, comme l’épicerie associative Ispisiri, dans le centre de Lannion, qui commercialise uniquement du bio et du local : « C’est un bon compromis pour les étudiant·es, l’adhésion est moins chère et les prix sont imbattables », explique Albina, une adhérente. Moyennant un tarif préférentiel annuel de 30 euros, les adhérents peuvent y bénéficier de prix deux fois moins chers qu’en magasin bio et en grande surface. “Ce qui est dommage c’est que peu d’étudiants viennent. Ils ne sont pas au courant de l’existence de l’épicerie”, déplore Albina. 

D’autres se reposent sur le restaurant universitaire, comme cet étudiant italien en échange universitaire à l’école d’ingénieur ENSSAT : “ Cela me permet de pouvoir manger bio et durable, tout en continuant à manger de la viande et des légumes frais le midi, pour compenser avec mon repas du soir”, bien moins éthique faute de moyens. 

L'épicerie solidaire espère avoir de plus en plus d’étudiants. Crédit : Amélie Froment

Des initiatives encore limitées face aux contraintes

Le restaurant étudiant de Lannion proposait en 2025 26 % de produits durables et 15 % de bio, bien loin des objectifs fixés par la loi Egalim (50 % de produits durables et de qualité, dont 20 % de bio).

À la cafétéria de l’IUT, Annie Cottel, la gérante, déplore la difficulté de concilier accessibilité et éthique : « Je ne peux pas me permettre d’acheter du bio, sinon les étudiant·es ne pourraient plus rien m’acheter avec la hausse des prix. Je voulais m’associer avec une ferme locale pour les produits frais mais ils ne se gardent pas assez longtemps ». 

Mais les étudiants ne perdent pas espoir, comme Marius : “ Même si pour le moment je ne peux pas me le permettre, l’écologie reste en haut de mes priorités. J’ai hâte de pouvoir m’y mettre, dès que je le pourrais.” 

Amélie Froment