Féministes jusqu'aux poils

Arrêter de s’épiler pour marquer son engagement féministe dans son corps ? C’est le choix que font certaines, comme Marie-Hélène ou Audeso.

Ne plus s'épiler : un choix féministe ? Crédit : Mélissa Levrel

Mon téléphone vibre, je relève les yeux de mon ordinateur et décroche. « Allo ? » « Oui, c’est Marie-Hélène. Je te contacte pour ton sujet sur l’épilation… » Les femmes qui laissent leurs poils au naturel restent encore difficiles à trouver, le sujet est intime, alors je me redresse, attrape un carnet et mon stylo.

« J’ai dit stop à l’épilation pour arrêter de correspondre à ce qu’on me demande de représenter », déclare Marie-Hélène, retraitée après une carrière dans le domaine associatif puis comme assistante comptable. Originaire de Saint-Brieuc, la sexagénaire est installée à Lannion depuis quelque temps. Ayant grandi dans une famille où on ne s’épilait pas, elle commence à se raser à la vingtaine, après une mauvaise chute : « Je me suis cassé la cheville et des amies ont commencé à examiner ma jambe. Et j’avais des poils, je me suis sentie gênée. »

« J’aime bien mes poils »

Mais au fur et à mesure de sa vie, Marie-Hélène s’affirme, découvre des exemples de femmes poilues -comme ces Allemandes croisées en VTT- et s’épile de moins en moins. « Je le fais par féminisme. J’aime bien mes poils alors je garde ce que je veux garder. Parfois si j’ai envie j’enlève mais c’est toujours parce que moi je l’ai choisi et pas pour le regard des autres. » Pendant longtemps bénévole à La Serre, tiers-lieu à Saint-Brieuc, elle y rencontre des filles et des femmes velues. « Je les admire, je trouve super qu’elles s’assument comme elles le font et elles me motivent à le faire totalement. »

Décider de ne plus s’épiler, c’est devoir assumer son choix et ses convictions tout le temps, c’est inscrire son engagement dans son corps. Cette tendance augmente, selon une enquête de l’IFOP réalisée en 2021 sur 2027 femmes : elles étaient 28% à ne pas s’épiler le pubis en 2021 contre 15% en 2013. L’épilation des aisselles est passée de 91 % à 81 % en 8 ans. Celle des jambes est aussi en baisse : 80% des femmes avaient les gambettes glabres en 2021, contre 92% en 2013.

« Un non-sujet »

Audeso fait partie de ces déserteuses du rasoir. Elle a la quarantaine et travaille dans le milieu artistique et agricole, entre la couture de costume et de décor et la soudure d’engins agricoles. Depuis plus de 15 ans, la trégorroise ne s’épile plus. « Ma raison première n’était pas féministe, je voulais être en phase avec mes envies. » Au fil du temps, l’épilation devient un non-sujet, elle n’y pense pas et ses poils n’existent plus que dans le regard des autres. Elle le voit comme une concrétisation de son engagement féministe : « Ça fait partie de la manifestation de mes convictions de défendre le fait de se réapproprier son corps ». Assez à l’aise pour évoluer hors des normes, Audeso admire cependant des jeunes générations, qui s’assument plus. « C’est beau de voir des corps différents », conclut-elle.

Pourtant l’économie de l’épilation reste lucrative. Elle représente un quart du marché de l’esthétique, évalué à 3,7 milliard d’euros en 2023 selon l’institut d’études privé Xerfi. Rien qu’à Lannion, il y a une dizaine d’instituts de beauté. Alors je suis allée rencontrer une esthéticienne pour avoir son regard sur la pilosité.

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Stéphanie Mordelet est esthéticienne depuis plus d'un an à Lannion. Crédit : Alice Bourré

Ne plus vendre du rêve

Stéphanie Mordelet exerce depuis 2007. Dans son petit cocon, l’Instant T, situé dans les petites rues en pente du centre, elle m’accueille avec la même bienveillance qu’elle offre à ses clientes. Installée devant la table de massage recouverte d’une confortable serviette orange, elle me confie : « Le métier qu’on m’a appris, c’est vendre du rêve et faire en sorte que chaque corps se ressemble. Le métier que je fais maintenant, c’est apporter du bien-être et aider mes clientes à aimer leurs corps. Et je le constate, la plupart viennent s’épiler par plaisir et beaucoup moins par contraintes. » Bien consciente que les poils sont là pour protéger certaines parties de notre corps, elle préconise parfois à ses clientes de les laisser pousser un peu, « tant qu’elles restent à l’aise ». Cette vision, elle l’applique aussi à son corps. « Oui je m’enlève toujours les poils, enfin quand je prends le temps, alors c’est loin d’être parfait ! » rigole-t-elle. Si Stéphanie Mordelet continue de se faire épiler, elle le fait pour avoir un moment à elle, pour son bien-être avant tout.

Elle ne se définit pas comme féministe, « disons entre les deux », mais au fil de la discussion, les idées et les convictions s’affirment. La voix émue quand elle parle des violences faites aux femmes, elle déclare se battre pour le droit d’être acceptée et d’avoir le choix. « Je veux que ma fille ne se sente jamais restreinte parce qu’elle est une fille », conclut-elle.

La beauté sacrée de la moustache

Pour comprendre d’où vient l’épilation et surtout la concevoir comme un fait social avant d’être quelque chose de personnel, j’ai contacté des chercheuses et chercheurs sur la question. Félix Dusseau est professeur à l’université du Québec en sociologie de la sexualité. Il explique que l’épilation a toujours existé dans nos sociétés, sûrement pour distinguer les êtres humains des animaux. « Cependant, chaque société a ses normes vis-à-vis de l’épilation. Aujourd’hui, il faut s’épiler.  » Mais c’est loin d’avoir toujours été le cas. « La norme dépend aussi de la culture et du milieu social. Petite anecdote : en Iran au XVIIIᵉ siècle, la norme pour les femmes était d’avoir une moustache et c’était un critère de beauté. »

Il y a cependant de plus en plus de femmes qui s’épilent moins ou plus du tout, souvent par convictions féministes ou par une volonté de laisser son corps au naturel. « Mais dans tous les cas, la norme n’est pas détruite, on la remplace juste par une autre norme, celle de ne plus s’épiler. Et chacun.e se positionne en fonction de sa norme », analyse-t-il. Mais, au fond, est-ce qu’on est vraiment libre de choisir ? « Oui et non », rigole le chercheur. « Dans une certaine mesure, oui, nous faisons nos propres choix, mais il y a une pression à l’épilation qui s’observe à travers la publicité, la pornographie, les représentations qu’on voit, les commentaires qu’on peut recevoir si on est épilé ou non… »

Cette pression, Audeso la ressent peu et n’a « jamais eu d’expériences négatives » à ce sujet. « J’ai des amies qui disent qu’elles trouvent ça super, elles n’y arrivent pas mais elles sont fières pour moi. Et je suis fière de dire que j’assume mes poils. »

Alice Bourré